AccueilActualitésGOUVERNANCE: Faillite ou fragilité des Etats du Sahel?

GOUVERNANCE: Faillite ou fragilité des Etats du Sahel?

La question peut paraître théorique ; elle ne l’est pas. Savoir si le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont déjà des États faillis ou des États fragiles engagés dans une mutation autoritaire n’est pas un exercice de rhétorique. C’est une condition du diagnostic. Et sans diagnostic précis, il n’y a ni pronostic crédible ni thérapeutique utile. La crise sahélienne est désormais assez grave pour imposer cette discipline minimale : identifier rigoureusement ce qui se défait, ce qui subsiste et ce qui se recompose.

Depuis 2020 au Mali, 2022 au Burkina Faso et 2023 au Niger, les trois pays qui forment l’Alliance des États du Sahel (AES) ont connu une séquence de coups d’État, de fermeture politique et de rupture diplomatique. Les régimes militaires qui les gouvernent se présentent comme des pouvoirs de refondation nationale. Ils affirment reprendre la souveraineté, restaurer la sécurité, moraliser l’État et ouvrir un nouveau cycle de développement. Leur discours est apparu puissant, parce qu’il a rencontré une fatigue réelle : fatigue des élections qui ne transforment pas la vie quotidienne, fatigue de la corruption, fatigue des humiliations diplomatiques, fatigue de l’insécurité et fatigue, aussi, d’une parole extérieure trop sûre d’elle-même.

Mais une fatigue n’est pas un programme. Une colère n’est pas une stratégie. Et une rupture géopolitique ne produit pas mécaniquement un État capable. Le risque actuel est que la souveraineté proclamée remplace le développement réel, que la refondation devienne un mot d’ordre plus qu’une reconstruction institutionnelle, et que l’autoritarisme soit confondu avec l’autorité. C’est cette confusion que nous voulons interroger.

L’argument central est simple. Les États de l’AES ne sont pas, à ce stade, des États totalement faillis. Ils disposent encore d’administrations, d’armées, de recettes publiques, d’une reconnaissance internationale et de centres urbains gouvernés. Mais ils sont engagés dans une forme aggravée de fragilité : une fragilité autoritaire, dans laquelle le pouvoir se concentre au sommet alors même que l’autorité territoriale se rétrécit, et où la rhétorique de la souveraineté coexiste avec une dégradation de la capacité à produire des biens publics essentiels : sécurité, justice, école, santé, infrastructures, transparence et confiance.

Cette hypothèse prolonge une intuition exposée dans « La démocratie dans des États fragiles, une illusion africaine de développement ? -L’harmattan, Paris, 2015- ». L’idée défendue était que la démocratie électorale ne suffit pas lorsque l’État demeure incapable de produire les biens publics institutionnels qui donnent sens au vote : Un système de justice indépendant, garant du respect des droits, une lourde responsabilité des gouvernants, assorti du contrôle de leur action par d’autres élus, une information publique crédible et une administration efficace et impartiale. Ce raisonnement peut être élargi : la stagnation économique, la violence politique et la désillusion démocratique doivent être analysées ensemble, comme les effets d’une économie politique des coalitions, des rentes et des institutions manquantes. Le Sahel central en offre aujourd’hui une illustration tragique.

I. Fragilité ou faillite : clarifier le diagnostic

La notion d’État failli est souvent utilisée trop vite. Elle donne une impression de radicalité, mais elle éclaire mal les situations où l’État n’a pas disparu, tout en perdant progressivement certaines de ses capacités fondamentales. Francis Fukuyama propose une distinction utile entre la portée de l’État — ce que l’État prétend faire — et sa force — sa capacité effective à mettre en œuvre ses décisions. Un État peut vouloir tout faire, mais ne pas pouvoir grand-chose. Il peut conserver des ministères, des budgets, des uniformes et une diplomatie, tout en étant incapable de garantir la sécurité, de rendre une justice crédible ou d’administrer certaines portions de son territoire.

James Putzel et Jonathan Di John vont plus loin : ce que l’on appelle faillite est souvent une recomposition du pouvoir. Les États disparaissent rarement complètement. Même en guerre, des autorités subsistent : militaires, administratives, coutumières, religieuses, communautaires, criminelles ou insurgées. L’enjeu n’est donc pas seulement de dire que l’État est absent, mais de comprendre qui gouverne, où, comment, avec quelles ressources et au nom de quelle légitimité. L’OCDE, de son côté, a progressivement abandonné le vocabulaire binaire de l’État failli pour parler de fragilité multidimensionnelle : politique, sécuritaire, économique, sociale et environnementale. La fragilité n’est pas un état fixe ; c’est un continuum, un rapport entre exposition aux risques et capacité de résilience.

Appliquée à l’AES, cette grille de lecture conduit à une conclusion prudente mais ferme. Le Mali n’est pas un État failli au sens strict. Il conserve une armée, une administration, des recettes fiscales, une capitale fonctionnelle et une reconnaissance internationale. Mais son contrôle territorial est profondément contesté, y compris sur des axes économiques et dans des zones stratégiques. Le Burkina Faso n’est pas davantage un État failli, mais il connaît la fragmentation territoriale la plus avancée des trois, avec des zones rurales entières disputées, une dépendance croissante aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), et un coût humain considérable parmi les civils. Le Niger, enfin, conserve encore un appareil administratif plus étendu que ses voisins, mais l’ouest du pays, notamment la région de Tillabéri, est de moins en moins contrôlée par l’état depuis 2023, tandis que celle de Diffa reste impactée par l’insecurité que subit le bassin du lac Tchad, en raison de l’insurrection de Boko Haram.

La faiblesse commune de ces États réside donc moins dans leur disparition que dans leur incapacité croissante à exercer pleinement les fonctions régaliennes et développementales de l’État moderne. Ils existent juridiquement ; ils commandent imparfaitement. Ils parlent au nom de la souveraineté ; ils contrôlent inégalement le territoire. Ils centralisent politiquement ; ils administrent difficilement. C’est pourquoi la notion de refondation, omniprésente dans les discours militaires, doit être utilisée avec prudence. Elle suppose que l’on reconstruise un État effondré. Or ce que l’on observe relève davantage d’une décomposition-recomposition de l’autorité, dans laquelle certains instruments de l’État — l’armée, la police politique, le contrôle de l’information, la diplomatie de rupture — sont renforcés, pendant que d’autres — justice indépendante, contrôle budgétaire, pluralisme, services sociaux, capacité fiscale consentie — s’affaiblissent.

II. Une communauté de gouvernance autoritaire dont l’autorité se rétrécit

L’AES se présente comme une alliance de souveraineté, de défense et de solidarité. Mais son originalité politique tient surtout à la formation d’une communauté de gouvernance autoritaire. Les trois régimes partagent un même récit : les élites civiles auraient échoué ; les partenaires occidentaux auraient trahi ou manipulé ; la démocratie multipartite aurait affaibli l’État ; l’armée serait donc appelée à sauver la nation. Ce récit simplifie des problèmes réels. Il séduit parce qu’il désigne des responsables et promet de restaurer l’ordre. Mais il inverse souvent les causalités.

Pour évaluer cette dynamique, trois processus doivent être distingués : l’érosion de l’autorité territoriale, la concentration autoritaire du pouvoir et la dégradation de la gouvernance économique.

  1. L’érosion de l’autorité territoriale

La variable centrale est ici le monopole de la violence. Or, dans les trois pays, ce monopole est contesté, fragmenté et parfois délégué. Les données ACLED disponibles publiquement confirment l’extension et l’intensification des violences. Au Burkina Faso et au Mali, les abus attribués aux forces étatiques ou alliées sont devenus eux-mêmes un facteur de fragilisation. Selon les données citées par Reuters et ACLED en 2026, les forces burkinabè et leurs alliés auraient tué 523 civils en 2025, contre 339 attribués aux groupes jihadistes ; au Mali, les forces gouvernementales et leurs alliés russes auraient tué 918 civils, contre 232 attribués au JNIM et à l’EIGS. Ces chiffres doivent être lus avec prudence, comme toutes les données de conflit, mais leur sens politique est clair : lorsque la lutte contre l’insurrection produit elle-même des violences massives contre les civils, la légitimité de l’État aussi se contracte avec son territoire. Au Niger, la détérioration est plus récente mais aussi plus rapide et plus mortifère . Les données ACLED, indiquent que les décès dans les violences contre les civils dans l’ouest du Niger sont passés d’environ 312 en 2023 à 333 en 2024, puis 712 en 2025. ACLED souligne par ailleurs que Tillabéri est devenue en 2025 la région la plus meurtrière du Sahel central, avec plus de 1 200 décès enregistrés. L’attaque de l’aéroport et de la base militaire de Niamey en juin 2026, qui aurait tué 11 membres des forces de sécurité, 2 civils et 22 assaillants selon les autorités, montre que la violence ne reste pas confinée aux périphéries rurales : elle atteint désormais des cibles symboliques et stratégiques.

Cette évolution territoriale a trois implications. Premièrement, la crise n’est plus seulement une crise de sécurité ; elle est une crise d’autorité. Deuxièmement, la militarisation de la réponse ne restaure pas automatiquement le monopole légitime de la violence. Elle peut même l’affaiblir si elle produit des exactions, des vengeances communautaires ou une dépendance à des milices. Troisièmement, l’État sahélien n’est pas seulement défié par des groupes armés ; il est concurrencé par ces groupes comme producteur d’ordre. Là où l’administration, la justice et les services disparaissent, les groupes jihadistes, les milices ou les réseaux criminels peuvent imposer leurs règles, arbitrer des conflits, taxer les populations et punir les adversaires. Le territoire devient alors un espace de souverainetés concurrentes.

  1. La concentration autoritaire du pouvoir

Le second processus est la fermeture politique. Dans les trois pays, l’argument sécuritaire a servi à réduire, puis supprimer totalement la concurrence politique, limiter les médias, restreindre les libertés publiques et repousser le retour à un ordre constitutionnel. Le phénomène est particulièrement avancé au Burkina Faso, où les partis politiques ont été interdits ou dissous et où le pouvoir militaire a ouvertement assumé l’abandon de la démocratie libérale. Human Rights Watch documente une répression continue des journalistes, militants, opposants et défenseurs des droits humains. Le BTI 2026 signale des arrestations arbitraires, l’intimidation des critiques et même l’enrôlement forcé de certains opposants ou activistes dans l’effort de guerre.

Au Mali, la fermeture est plus ancienne. Les transitions annoncées se sont prolongées, les partis politiques ont été suspendus, les voix critiques ont été arrêtées ou poursuivies, et les médias indépendants sont soumis à une pression croissante. Human Rights Watch a documenté la détention de personnes pour des raisons politiques, tandis que plusieurs journalistes ont été poursuivis au nom de la lutte contre la désinformation ou l’atteinte à l’État. L’arrestation en 2026 du journaliste Youssouf Sissoko, après un article critiquant le chef de la junte nigérienne, illustre l’émergence d’un espace répressif régionalisé où les dirigeants de l’AES se protègent politiquement les uns les autres.

Au Niger, la trajectoire autoritaire est rapide depuis le coup d’état du 26 juillet 2023. L’ancien président Mohamed Bazoum et son épouse demeurent détenus. Des responsables de l’ancien régime, journalistes, militants et syndicalistes ont été arrêtés ou intimidés. Ceux qui réclament publiquement, même de l’extérieur du pays, un retour à la démocratie sont déchus de leur nationalité. HRW a alerté en 2026 sur une nouvelle loi d’urgence susceptible de devenir un instrument de répression, en raison de dispositions larges pouvant limiter la liberté de mouvement, d’expression et d’association. La loi sur la cybercriminalité et les poursuites contre des journalistes participent également à la fermeture de l’espace public.

Cette concentration autoritaire pose un problème de fond pour le développement. Les régimes militaires promettent l’efficacité en échange de la liberté. Mais l’expérience historique des États africains post-coloniaux invite à la circonspection voire au doute : l’autoritarisme n’est développemental que lorsqu’il discipline les rentes, protège une technocratie compétente, investit dans les biens publics et accepte une forme d’obligation de résultat. C’est cela le « modèle Coreen » sous le général Park Chung-hee (1961-1979) souvent convoqué, pour soutenir qu’être militaire est un atout pour développer nos pays. Rien ne permet encore d’affirmer que l’AES suit ce chemin. L’autoritarisme observé ressemble davantage à un autoritarisme de survie : contrôle de la parole, désignation d’ennemis, centralisation du commandement, opacité et prolongation indéfinie de la transition.

  1. La dégradation de la gouvernance économique

Le troisième processus est moins visible que les coups d’État ou les attaques, mais il est décisif : la crédibilité et la qualité de la gestion publique se dégradent. Cette dégradation se manifeste dans trois domaines : la gouvernance et la corruption, la crédibilité financière et la production des biens publics.

Au Niger, la junte a fait de la lutte contre la corruption un thème central de légitimation. La création de la Commission de lutte contre la délinquance économique, financière et fiscale a pu être comprise comme une réponse à une demande sociale réelle. Mais cette lutte anticorruption est vite apparue comme ambivalente. Elle peut moraliser la gestion publique ; elle peut aussi devenir un instrument politique contre les anciens responsables civils. II semble que c’est la seconde possibilité qui se réalise. Le problème est renforcé par l’opacité des dépenses militaires. Comme le rappelle si justement Human Rights Watch les autorités ont supprimé le contrôle public sur les dépenses militaires, alors même que les marchés de défense nigériens avaient déjà fait l’objet d’audits préoccupants avant le coup d’Etat.

Le pétrole ajoute une autre dimension. L’accord de 400 millions de dollars conclu en 2024 avec la CNPC/PetroChina, adossé aux ventes futures de brut, a apporté une liquidité immédiate au régime. Mais il a aussi accru la dépendance du Niger à l’égard de la Chine, du pipeline Agadem-Sèmè, de la relation avec le Bénin et de la sécurité des infrastructures. Les blocages de 2024 entre Niamey et Cotonou ont montré qu’une rente pétrolière n’est pas automatiquement stabilisatrice lorsqu’elle dépend d’un corridor transfrontalier politiquement fragile.

Sur le marché régional des titres publics, le Niger a connu des difficultés importantes après le coup et les sanctions. Le FMI note qu’au début de 2024 les arriérés de service de la dette atteignaient environ 300 milliards de FCFA. Le retour sur le marché régional a été possible après la levée des sanctions, mais dans des conditions coûteuses. Une émission UMOA-Titres de mars 2025 affichait un rendement moyen pondéré supérieur à 10 % sur des bons à douze mois. Moody’s maintient par ailleurs la note souveraine du Niger à Caa3, niveau très spéculatif. Le rebond économique de 2024, tiré par le pétrole, ne suffit donc pas à restaurer durablement la crédibilité financière si les recettes restent volatiles, si l’investissement public est contraint et si le risque politique demeure élevé.

Au Mali, la gouvernance économique est fragilisée par l’insécurité, la crise énergétique, la corruption et les tensions autour du secteur minier. Le FMI a souligné les effets des attaques, des coupures d’électricité et des inondations sur la croissance et les finances publiques. Le différend fiscal et réglementaire autour des mines d’or a introduit une incertitude supplémentaire dans un secteur central pour les recettes. Le BTI 2026 signale des irrégularités financières importantes dans l’administration publique, ainsi que la persistance de pratiques de clientélisme, favoritisme et corruption. Sur le marché régional, les rendements proches de 9 à 10 % reflètent une prime de risque élevée.

Au Burkina Faso, la militarisation budgétaire et la pression sécuritaire réduisent la marge de manœuvre pour les biens publics. Les besoins militaires augmentent, l’insécurité perturbe l’école, la santé et l’accès aux marchés, et les émissions sur le marché régional se font à des conditions coûteuses. Les rendements UMOA-Titres autour de 9 % en 2025 indiquent que les investisseurs exigent une compensation élevée pour le risque. Le Burkina Faso peut mobiliser un discours de souveraineté économique, mais la contrainte financière rappelle une vérité simple : la souveraineté budgétaire se mesure moins à la radicalité des communiqués qu’à la capacité de financer durablement l’État, à un coût soutenable, avec des recettes internes crédibles.

La qualité des biens publics constitue le test ultime. Dans les trois pays, la guerre pèse sur l’éducation, la santé, les infrastructures, la justice et la capacité administrative. Le Human Development Report 2025 place encore le Burkina Faso, le Mali et le Niger parmi les pays les plus faibles en développement humain, avec des niveaux très bas d’années moyennes de scolarisation et une vulnérabilité élevée. Le paradoxe est donc cruel : les régimes affirment reprendre en main l’État, mais les conditions matérielles d’un État développemental — école, santé, justice, infrastructures, information publique, fiscalité — restent sous-produites et déclinent manifestement.

III. L’autoritarisme développemental est-il possible dans l’AES ?

Les partisans des juntes invoquent parfois l’Asie de l’Est : la Corée du Sud, Taïwan, Singapour ou même la Chine auraient prouvé qu’un régime autoritaire peut produire le développement. L’argument mérite d’être discuté sérieusement, car il contient une part de vérité historique. Mais il est souvent mal utilisé.

Les expériences asiatiques ne furent pas de simples dictatures proclamant la souveraineté. Elles ont combiné discipline bureaucratique, investissement massif dans l’éducation, stratégie industrielle, intégration aux marchés mondiaux, incitations à l’exportation, contrôle des rentes et apprentissage technologique. Les élites dirigeantes y ont, à des moments décisifs, accepté de parier sur la croissance plutôt que sur la seule rente immédiate. Elles ont protégé certaines administrations techniques, sanctionné des échecs industriels, exigé des performances des firmes soutenues par l’État et investi dans le capital humain. L’autoritarisme n’y a pas suffi ; ce sont les institutions économiques, la discipline des coalitions et l’obligation de performance qui ont fait la différence.

Or, dans l’AES, les conditions observables sont très différentes. Le territoire est contesté. Les administrations sont fragiles. Les ressources fiscales sont limitées. Les élites militaires sont engagées dans des guerres complexes. Les médias et contre-pouvoirs sont réduits au silence. Les dépenses militaires montent en priorité. Les marchés régionaux exigent des rendements élevés. Les partenaires extérieurs se recomposent, mais cette recomposition ne crée pas en elle-même une stratégie productive. La Russie peut fournir un soutien sécuritaire et diplomatique ; la Chine peut financer des infrastructures ou avancer des fonds pétroliers ; les bailleurs multilatéraux peuvent offrir des appuis prudents. Aucun de ces partenariats ne remplace une coalition interne de développement.

La science politique aide à comprendre le problème. Lorsque la survie politique dépend d’une coalition étroite — officiers, appareils sécuritaires, réseaux économiques proches, activistes mobilisés, partenaires extérieurs utiles — le dirigeant a intérêt à distribuer des biens privés ciblés : postes, contrats, protections, accès privilégié, impunité. Les biens publics, eux, sont politiquement moins rentables à court terme, car ils profitent à tous et renforcent parfois les contre-pouvoirs. Une justice indépendante, des médias libres, des marchés publics transparents, une Cour des comptes crédible, une administration méritocratique et un budget lisible limitent l’arbitraire. Ils sont donc indispensables au développement, mais coûteux pour une coalition de survie.

C’est pourquoi la question centrale n’est pas : l’AES est-elle souveraine ? Elle est : les régimes de l’AES ont-ils intérêt à produire des biens publics qui limiteraient leur propre arbitraire ? À ce jour, les signaux dominants sont défavorables : fermeture politique, opacité, militarisation, faiblesse des garanties judiciaires, répression des critiques et dépendance financière persistante. Il peut y avoir des projets, des chantiers, des annonces et même des améliorations ponctuelles. Mais un autoritarisme développemental ne se reconnaît pas à ses slogans ; il se reconnaît à sa capacité à transformer durablement les incitations des élites, la productivité de l’économie et la qualité des biens publics.

IV. Le souverainisme militaire comme idéologie de substitution

Le souverainisme sahélien n’est pas seulement une posture diplomatique. C’est une idéologie de substitution. Il transforme une crise de l’État en bataille symbolique ; il remplace l’examen des biens publics par la dénonciation d’ennemis ; il convertit l’insécurité, la pauvreté et la corruption en récit de trahison extérieure. Dans ce récit, l’Occident devient la cause principale, la démocratie l’instrument de l’affaiblissement, les élites civiles les agents de la dépendance, et l’armée la seule force authentiquement nationale.

Il ne s’agit pas de nier les asymétries internationales, les erreurs françaises, les ambiguïtés de certaines interventions militaires ou la réalité du néocolonialisme économique. Il s’agit de refuser la cause unique. Les sociétés sahéliennes ne sont pas de simples victimes sans agentivité. Leurs élites ont gouverné, arbitré, capté, négocié, parfois échoué, parfois profité. Les partenaires extérieurs ont pesé, mais ils n’ont pas à eux seuls produit la corruption, l’injustice locale, les rivalités foncières, l’impunité des forces de sécurité, la faiblesse de l’école ou l’absence de justice accessible dans les campagnes.

Le discours décolonial, né comme critique des dominations, est ici souvent retourné en instrument de verrouillage. Au nom de la libération, on limite la parole ; au nom de la souveraineté, on reconstruit d’autres dépendances ; au nom de la dignité, on diffère la reddition des comptes. Ce n’est plus une critique du pouvoir ; c’est une critique mise au service du pouvoir. Le danger est que la bataille des récits devienne un substitut durable à la bataille des résultats.

Le développement, lui, ne se décrète pas. Il se mesure. Les populations jugeront moins les régimes sur la hauteur des drapeaux que sur la sécurité des routes, l’ouverture des écoles, la disponibilité des centres de santé, le prix des denrées, l’accès à la justice, la qualité des récoltes, la possibilité de trouver du travail, l’électricité, l’eau, les marchés, les libertés et la confiance. C’est là que se joue la souveraineté réelle : non dans la proclamation d’indépendance, mais dans la capacité à protéger et élargir les choix des citoyens.

Pour conclure

Les États de l’AES ne sont pas encore des États faillis. Mais ils sont engagés dans une trajectoire dangereuse : l’autorité territoriale s’érode, le pouvoir politique se concentre, et la gouvernance économique se fragilise. Le paradoxe est brutal : plus l’État perd de capacité effective sur le territoire, plus le pouvoir se concentre au sommet ; plus les résultats sécuritaires tardent, plus la parole critique est suspectée ; plus la souveraineté est proclamée, plus les dépendances se recomposent.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger illustrent ainsi une forme nouvelle de fragilité autoritaire. Ce n’est pas l’absence d’État, mais la contraction sélective de l’État. L’État coercitif se durcit ; l’État de droit recule. L’État militaire s’affirme ; l’État social peine. L’État souverain parle fort ; l’État fiscal, scolaire, sanitaire et judiciaire reste faible. La centralisation du commandement ne compense pas la désintégration des conditions ordinaires de la confiance.

Cette situation appelle une conclusion politique et analytique. La démocratie africaine ne manque pas d’avenir ; elle manque d’institutions. Les élections seules ne suffisent pas, mais leur suppression n’a jamais produit, par miracle, des biens publics. Le développement exige une démocratie substantielle : des gouvernants contraints, une justice équitable, une information publique fiable, un contrôle civil legitime des forces armées, une administration professionnelle, une fiscalité consentie et des citoyens capables de demander des comptes. Le vote est insuffisant ; l’homme fort est pire lorsqu’il détruit les contre-pouvoirs sans construire les capacités.

L’ambition de cette nouvelle formule de notre blog est de contribuer « au débat africain », en revisitant les préoccupations majeures de l’économie du développement contemporaine, pour en proposer une lecture appliquée à l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. On interrogera ainsi, le développement entendu comme lutte contre la pauvreté, le décrochage de l’Afrique par opposition à la convergence asiatique, le rôle des élites dans le développement, le passage de démocratie procédurale à la démocratie substantielle et les choix des politiques publiques, le développement comme transformation des institutions, l’intégration au commerce mondial, la question des ressources naturelles, les leçons de l’Asie de l’Est, etc.

Sources des données et références utiles : ACLED, données et analyses 2023-2026 sur le Sahel central ; ACAPS, rapports sur la violence contre les civils au Niger occidental ; Human Rights Watch, rapports 2024-2026 sur Burkina Faso, Mali et Niger ; BTI 2026, rapports pays Burkina Faso, Mali, Niger ; International Crisis Group, rapports sur l’AES et la recomposition géopolitique du Sahel ; FMI, consultations Article IV et revues ECF/RSF pour Niger, Mali et Burkina Faso ; Banque mondiale, notes économiques pays ; UMOA-Titres, résultats d’émissions 2024-2025 ; Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch, notations souveraines lorsque disponibles ; PNUD, Human Development Report 2025 ; Mo Ibrahim Foundation, Ibrahim Index of African Governance ; travaux de Francis Fukuyama, James Putzel et Jonathan Di John, Douglass North, Robert Dahl, Amartya Sen, Bueno de Mesquita et al., Mushtaq Khan, Stefan Dercon, Jean-François Bayart et Jean-Pierre Olivier de Sardan.

Une analyse de Mr Kiari Liman Tinguiri pour WASDI (West Africa and Sahel Development Institute, www.wasdi.org). 6 juillet 2026

WASDI est un groupe de réflexion indépendant qui œuvre en faveur d’une gouvernance responsable, du développement économique et de la transformation politique en Afrique de l’Ouest et au Sahel

Kiari Liman Tinguiri est un diplomate, ancien Ambassadeur du Niger aux USA, et fondateur du WASDI

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