Dakar au Sénégal sert de cadre du12 au 21 octobre 2026, à la 89e session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). Cette rencontre réunit différents acteurs institutionnels et de la société civile autour de questions essentielles relatives à la situation des droits humains sur le continent. Pour la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ( CADHP), il est question de remettre au centre des débats la protection des libertés fondamentales sur un continent confronté à des crises sécuritaires persistantes. Pour les pays du Sahel, une question demeure : comment lutter efficacement contre le terrorisme sans fragiliser davantage les droits des citoyens et la liberté d’informer ? La lutte contre le terrorisme et la protection des droits humains sont-elles nécessairement contradictoires ? Alors que plusieurs pays africains font face à des menaces sécuritaires persistantes, cette interrogation mérite une attention particulière. Elle concerne notamment les États du Sahel, où les autorités sont confrontées à des défis sécuritaires majeurs, tandis que les organisations de défense des droits humains et les professionnels des médias soulignent l’importance du respect des libertés fondamentales.
Les enjeux de la 89eme session
À l’ouverture des travaux, le président de la Commission, Idrissa Sow, a appelé les parties aux différents conflits africains à privilégier le dialogue et à assurer une protection effective des populations civiles. Il a notamment évoqué les souffrances provoquées par les conflits armés, les déplacements forcés et l’aggravation des difficultés humanitaires.
Au-delà des conflits armés, la rencontre offre l’occasion de s’interroger sur la place des libertés publiques dans les réponses apportées aux crises sécuritaires, particulièrement dans les pays où les journalistes et les défenseurs des droits humains exercent leur métier dans un environnement difficile marqué par des arrestations arbitraires et les durcissements des lois sur la cybercriminalité.

La liberté d’informer à l’épreuve des crises sécuritaires
Dans les situations de conflit ou de menace terroriste, l’information constitue un enjeu majeur aussi bien pour les acteurs des médias, que pour les populations. Elle permet aux populations de comprendre les événements, de connaître les mesures prises par les autorités et de disposer d’informations fiables sur les conséquences des crises. Mais exercer le métier de journaliste dans un contexte sécuritaire sensible peut également exposer les professionnels du secteur à des pressions, à des menaces ou à des restrictions dans l’exercice de leur métier. Ainsi, les autorités peuvent être amenées à prendre des mesures pour protéger les opérations militaires, prévenir la diffusion de renseignements sensibles ou lutter contre la propagande des groupes armés. Toutefois, de l’avis de nombreux experts en matière des Droits Humains, ces impératifs ne dispensent pas les États de respecter leurs obligations en matière de droits humains.
Lutte contre le terrorisme et garantis des libertés publiques
La question que se posent de nombreux analystes, est donc celle de la proportionnalité des mesures adoptées et des garanties qui les accompagnent afin de ne pas entraver l’exercice des libertés en général, et celle de la presse en particulier. Comment distinguer une restriction réellement nécessaire à la sécurité d’une mesure susceptible d’entraver indûment le travail journalistique ? Quels mécanismes permettent de contester une décision administrative ou judiciaire portant atteinte à la liberté d’informer ?
Ces interrogations méritent d’être examinées à la lumière de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui garantit notamment le droit de recevoir des informations et d’exprimer et de diffuser ses opinions dans le cadre de la loi.
Pour les organisations de défense des droits humains, l’enjeu consiste à faire en sorte que les réponses sécuritaires ne se traduisent pas par une réduction injustifiée de l’espace civique.
Le Sahel face à la question de l’espace civique
Dans les pays du Sahel, les préoccupations sécuritaires occupent une place importante dans les politiques publiques. Mais la question de la protection des libertés fondamentales demeure tout aussi essentielle.
La liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’association et le droit de réunion pacifique permettent aux citoyens de participer au débat public, de signaler les difficultés rencontrées par les communautés et de demander des comptes aux institutions.
Lorsque les journalistes, les associations et les défenseurs des droits humains peuvent exercer leurs activités dans un environnement sûr, ils contribuent à faire remonter les préoccupations des populations et à documenter les conséquences des décisions publiques. À l’inverse, lorsque les acteurs de la société civile rencontrent des obstacles dans l’exercice de leurs activités, les possibilités de débat contradictoire et de contrôle citoyen peuvent se réduire.
Cette problématique a également été soulevée par des organisations de la société civile réunies à Dakar avant l’ouverture de la session. Dans une déclaration présentée le 12 octobre, le Centre africain pour la démocratie et les études des droits de l’homme a relayé des préoccupations relatives aux restrictions de l’espace civique, aux attaques contre les journalistes et les défenseurs des droits humains, ainsi qu’aux difficultés d’accès à la justice.
Ces préoccupations appellent néanmoins à un examen précis des situations nationales. Les contextes politiques, juridiques et sécuritaires diffèrent d’un pays à l’autre, et les allégations de violations doivent être documentées et attribuées à leurs sources.
Pour les pays sahéliens, la question centrale est de savoir comment garantir la sécurité des populations tout en préservant les espaces nécessaires à l’expression des opinions, à la critique des politiques publiques et à la défense des droits fondamentaux.
La Commission africaine, un mécanisme de protection à consolider
Créée par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, la CADHP est l’un des organes de l’Union africaine chargés de promouvoir et de protéger les droits humains sur le continent.
Elle dispose notamment de compétences en matière de promotion des droits, d’interprétation de la Charte, d’examen de communications et de suivi des obligations des États parties.
Ses sessions ordinaires offrent aux représentants des États, aux institutions nationales des droits humains et aux organisations non gouvernementales des occasions de présenter leurs préoccupations et de participer aux discussions sur la situation des droits humains.
Toutefois, l’existence de textes et de mécanismes régionaux ne suffit pas, à elle seule, à garantir le respect effectif des droits fondamentaux. La mise en œuvre des recommandations, le suivi des engagements et l’accès des victimes à des recours appropriés restent des questions déterminantes.
La 89e session se déroule également à l’approche du 40e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte africaine, un moment propice pour mesurer le chemin parcouru et examiner les difficultés qui persistent dans l’application de ses principes.
Pour les journalistes et les défenseurs des droits humains, l’enjeu est de savoir dans quelle mesure les mécanismes africains peuvent contribuer à prévenir les violations, à renforcer la protection des personnes exposées à des représailles et à encourager les États à respecter leurs engagements.
Il reste notamment à examiner les moyens dont dispose la Commission pour assurer le suivi de ses recommandations et les conditions permettant aux organisations de la société civile de participer effectivement à ses travaux.
Au-delà des déclarations prononcées dans la capitale sénégalaise, l’intérêt de cette session se mesurera aussi à la capacité des participants à identifier des mesures concrètes en faveur de la protection des droits humains. Pour les pays confrontés au terrorisme, cela suppose de renforcer la protection des populations civiles, de garantir les droits des personnes privées de liberté et de veiller à ce que les mesures de sécurité respectent les obligations juridiques applicables.
Pour les professionnels des médias, il s’agit notamment de garantir des conditions d’exercice sûres, de prévenir les intimidations et de permettre un travail journalistique indépendant, responsable et fondé sur la vérification des faits.
Pour les organisations de défense des droits humains, la priorité consiste à pouvoir documenter les violations présumées, accompagner les victimes et participer au débat public sans subir de représailles en raison de leurs activités légitimes.
Amadou Garé, journaliste, défenseur des Droits Humains
