La situation sur le plan international reste marquée par plusieurs crises qui touchent plusieurs zones de la planète. Une crise qui n’est pas nouvelle suscite cependant toujours la curiosité et l’empathie surtout dans les pays du Sud : il s’agit de la situation de la République de Cuba, un pays qui vit depuis plus de 60 ans sous embargo américain doublé ces dernières années d’un blocus, mais qui fait preuve d’une extrême résilience pour surmonter tous les défis. Dans une interview exclusive que nous a accordé l’ambassadeur de la République populaire de Cuba au Niger, M. José Julián Cala Sagué, la situation de son pays face à l’embargo, la résilience de son peuple, les contraintes et les défis auxquels ils font courageusement face, ainsi que les relations que son pays entretien avec le Niger, ont été abordées.
Le Canard Déchainé : 60 ans après le début de l’embargo américain, comme se porte Cuba?
José Julián Cala Sagué : Regardez, le blocus états-unien contre Cuba dure depuis environ 64 ans et 7 mois. Son point de départ formel est le 7 février 1962.
La raison pour laquelle il est qualifié de « blocus » (bloqueo) et non d’embargo réside dans le fait que la nature juridique de ces deux termes est complètement différente : l’embargo vise la protection d’actifs dans une relation commercial, tandis que le « blocus » vise l’étouffement intégral d’un État souverain.
Cuba n’est pas débitrice des États-Unis, ces mesures constituent un acte de guerre selon le droit international, avec une portée extraterritoriale et un objectif d’asphyxie économique et d’isoler mon pays, en le forçant à se rendre par la coercition ou par la faim, pour affaiblir le peuple et le forcer à abandonner ses décisions souveraines et indépendantes, ce qui est précisément l’élément central du « blocus».
Les mesures d’Etat Unies ne se limitent pas à interdire le commerce entre les États-Unis et Cuba. Elles punissent également, par le biais de sanctions secondaires, toute entreprise, banque ou navire de pays tiers qui réaliserait un commerce normal avec Cuba. Par exemple : les navires de pays tiers qui entrent dans les ports cubains ne pourront pas entrer aux États-Unis pendant 180 jours. Des banques étrangères ont été sanctionnées pour avoir opéré avec Cuba (comme EFG International, condamnée à une amende de 3,74 millions de dollars).
Mais la population cubaine souffre. L’état actuel de Cuba n’est pas un fonctionnement normal , mais celui d’une survie de base maintenue au milieu d’une hémorragie continue.
En 2025, le PIB de Cuba a enregistré une croissance négative, avec une baisse comprise entre 1,1 % et 5 %. Les pertes causées par le blocus s’amplifient d’année en année :
| Période | Pertes dues au blocus |
| Mars 2024 – Février 2025 | Environ 7 556 millions USD |
| Mars 2025 – Février 2026 | 8 083,3 millions USD (record) |
Les pertes cumulées dépassent 178 700 millions de dollars. Les exportations sont passées de 13 100 millions en 2018 à 8 800 millions en 2025 ; l’investissement étranger direct n’est que de 600 à 700 millions, bien en dessous des 2 000 à 2 500 millions annuels nécessaires pour atteindre une croissance de 5 %.
Le blocus énergétique cause la souffrance quotidienne la plus directe. Les coupures de courant prolongées ne laissent que 2 à 3 heures d’électricité par jour, provoquant la décomposition des aliments, l’arrêt des pompes à eau et des chirurgies dans les hôpitaux à la lampe torche. La mortalité infantile est passée de 4 ‰ en 2018 à environ 10 ‰ en 2025. Ces chiffres qui te montre n’incluent même pas encore l’impact complet du blocus énergétique imposé depuis janvier 2026 ni les sanctions secondaires du mois de mai. Autrement dit, le dommage réel est probablement plus important que ce qui est rapporté.
Vous savez à quel point nous, les Cubains, sommes fiers de nos paramètres sociaux, car ce sont des conquêtes de la Révolution, mais ils ont été gravement affectés, détériorant le niveau de vie de la population.
Cuba présentera à l’ONU le 27 et 28 octobre 2026, son rapport officiel actualisé, plus précisément c’est la contribution de Cuba au rapport demandé par le Secrétaire général ONU en vertu de la résolution 80/4. Comme vous connaissez Cuba a présenté plus de trente années de dénonciation annuelle ininterrompue, avec un soutien international qui est resté écrasement majoritaire. Cette année encore, la communauté internationale nous accompagnera majoritairement.
Excuse-moi d’avoir autant insisté là-dessus, mais ce qui se passe contre mon peuple est criminel et génocidaire, et cela affecte aussi tous ceux qui veulent avoir des relations civilisées avec Cuba, commerciales ou d’investissement.
CD: Le Président Obama avait amorcé un début de dégel avec l’île. Ou en est-on aujourd’hui?
JJCS : Il y a eu des bénéfices concrets et mesurables durant l’ère Obama, bien que limités par l’impossibilité de lever l’embargo sans le Congrès. Le changement de politique annoncé en décembre 2014 visait à passer de l’isolement à l’engagement, générant un impact tangible sur l’économie et la société cubaines, notamment dans des secteurs comme le tourisme, les transferts d’argent et le secteur privé.
Le rétablissement des relations diplomatiques a été important, en juillet 2015, les ambassades ont été rouvertes à La Havane et à Washington, et en mai 2015, Cuba a été retirée de la liste des États sponsors du terrorisme.
Mais j’insiste sur le fait qu’il prend ces mesures limitées un peu tard, dans les derniers moments de son second mandat. Je suis sûr que beaucoup de gens de bonne volonté, depuis les États-Unis eux-mêmes, qui souhaitent la levée du blocus et la normalisation des relations, ont influencé ses décisions, mais je te le dis, tardives et malheureusement réversibles.Tout a été renverse avec le gouvernement Trump depuis son premier mandat.
CD: Justement, depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, on assiste à un durcissement de la politique américaine contre votre pays. Quel est le but visé à travers cette démarche ?
JJCS : Aujourd’hui les mesures des deux gouvernements Trump contre Cuba présentent une caractéristique commune : révoquer systématiquement les politiques d’assouplissement de l’ère Obama et étrangler de manière intégrale le système social et politique cubain par le biais de sanctions financières, de restrictions de voyage, d’un siège énergétique et de pressions extraterritoriales.
Le second mandat, ce aujourd’hui, a escaladé vers un « blocus énergétique », formant une escalade claire depuis les restrictions de voyage et de transactions jusqu’à la coupure de la chaîne d’approvisionnement énergétique.
Je l’illustre mieux: juin 2025 Trump a signé un mémorandum durcissant la politique envers Cuba, restreignant les transactions financières et les voyages. Il a exigé l’enregistrement obligatoire pendant au moins cinq ans de toutes les transactions liées aux voyages à Cuba, avec des audits périodiques ; il a interdit les transactions financières directes ou indirectes avec des entités publics cubaines.
Le siège énergétique de janvier 2026 : il a signé un décret menaçant d’imposer des tarifs supplémentaires à tout pays qui vend ou fournit du pétrole à Cuba. Cet mesure est équivalent à un blocus naval » et, selon le droit international, d’« acte de guerre ».
Nouvelle vague de sanctions en mai 2026 : le Département du Trésor et le Département d’État américains ont annoncé de nouvelles sanctions contre entreprises cubaines et contre personnalités économiques cubaines, incluant lesquelles représentant investissements étrangères.
Le gouvernement Trump a lancé une frappe « chirurgicale » contre le secteur privé cubain les 29 et 30 septembre 2026. La mesure centrale est la révocation de l’autorisation permettant aux banques sous juridiction états-unien d’ouvrir et de maintenir des comptes pour les entrepreneurs privés cubains, avec l’exigence de geler immédiatement les comptes existants, de déclarer les fonds, et pour les titulaires de demander une autorisation spéciale pour les récupérer. En parallèle, les transactions « U-Turn, cet à dire les paiements en dollars liés à Cuba que les banques américaines pouvaient traiter, à condition que l’origine et la destination de la transaction soient toutes deux situées hors des États-Unis, ont été interdites.
Pourquoi parle-t-on de « frappe chirurgicale »?
Parce que ces mesures vont directement contre les 176 mesures de réforme économique approuvées par Cuba depuis juin 2026. Ces réformes incluent l’autorisation pour les entreprises privées d’embaucher plus de 100 travailleurs, de participer aux marchés financiers, et d’importer et exporter directement sans intermédiaire étatique.
D’une autre cote nous pouvons parles d’une forte pression diplomatique : selon des documents internes du Département d’État divulgués, le secrétaire d’État Marco Rubio a émis une instruction diplomatique demandant aux ses ambassades dans le monde entier de faire pression sur d’autres pays pour empêcher l’ONU de discuter de l’impact du blocus contre Cuba, et de les obliger à blâmer la « mauvaise gestion » du gouvernement cubain dans leurs déclarations.
Ces mesures s’inscrivent dans la continuité de plus de 240 sanctions imposées par les États-Unis contre Cuba depuis 2017. Le 29 janvier 2026, le gouvernment Trump a signé un décret déclarant l’état d’urgence national à l’égard de Cuba, puis a publié le 1er mai l’E.O. 14404, autorisant des sanctions contre les personnes étrangères opérant dans les secteurs de l’énergie, de la défense, de l’extraction métallique, des services financiers et de la sécurité à Cuba.
Pratiquement chaque semaine, des mesures de ce type sont adoptées contre Cuba, la préparant, selon eux, à une invasion militaire imminente. Mais les Cubains sont résilients et fiers de leur passé indépendantiste. Notre leader historique, le Commandant en chef Fidel Castro, dont on a célébré cette année le centenaire, outre qu’il reste le guide et le phare de la Révolution, nous a appris que c’est dans les moments de crise que nous trouvons les meilleures solutions. Cuba est un pays de paix et nous ne sommes une menace pour aucun pays, encore moins pour notre proche voisin, les États-Unis d’Amérique. Mais cette paix, nous saurons la défendre, le moment venu, de conjoint et ensemble jus qu’avec nos propres morts qui vont levé les bras pour la défendre, comme l’a dit le poète.
CD : Quelles est l’état des relations entre Cuba et le Niger ?
Il convient de noter que 2026 marque le 50e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays.
la relation bilatérale Niger-Cuba est actuellement un partenariat fondé sur la solidarité politique mutuelle et la résistance partagée. La relation se trouve dans une période de consolidation et d’expansion, et devrait continuer à s’approfondir à l’avenir, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la coopération scientifique.
Le Niger a soutenu Cuba face au blocus génocidaire des États-Unis , tandis que Cuba soutient le Niger dans sa lutte contre le terrorisme et contre le sous-développement,il y a une soutien politique réciproque face à des pressions externes communes et des mesures coercitives unilatérales.
La relation politique a un fondement dans la sympathie entre les peuples cubain et nigérien, le noble et gentil peuple nigérien ; nous avons des racines communes, les Cubains viennent d’Afrique, forcément par l’esclavage des siècles passés ; mais la culture africaine, ses habitudes, ses coutumes, sa cosmogonie, font partie de nos gènes en tant que Nation. Ensuite, de nombreux professionnels nigériens se sont formés, et bien formés, dans les centres d’éducation cubains ; ils sont aussi une fierté pour Cuba, qui les considère comme ses propres enfants.
Pour ne pas rendre trop longue cette réponse qui traduit non seulement mes idées, mais aussi mes sentiments : le Niger et les peuples de l’AES sortent victorieux de la guerre contre le terrorisme soutenu par des intérêts étrangers et de domination impériale comme l’a fait Cuba dans les années qui ont suivi immédiatement le triomphe de sa Révolution; nous devons parcourir ensemble, en tant que pays du Sud, un chemin de coopération mutuellement avantageuse dans tous les domaines possibles ; explorer les possibilités de nos économies. Cuba est ouverte à l’investissement étranger, public et privé, et s’il provient de peuples amis, c’est encore mieux.
Nous avons un destin commun: le développement. La désertification nous affecte tous les deux ; la mère Nature, lorsqu’elle se déchaîne, n’a pas de limites, ou plutôt, celles que nous serons capables de lui imposer, les femmes et les hommes, avec résistance, intelligence et créativité. Nous faisons face à un ordre économique international injuste ; ensemble, nous pouvons faire mieux.
Interview réalisée par Amadou Garé
Image: Amadou Garé ( DR)
