La situation de la liberté de la presse se dégrade au Sahel depuis l’arrivée des trois régimes militaires au Niger, au Mali et au Burkina Faso. Ce dernier pays a fait l’objet d’un communiqué de Reporters Sans Frontières qui tire la sonnette d’alarme sur la dégradation de la situation des hommes des médias dans ce pays. Les deux autres pays que sont le Niger et le Mali ne sont malheureusement pas en reste.
Le ménage difficile entre les médias et le régime d’Ibrahim Traoré
Selon RSF, il y a un recul inédit de la liberté de la presse au Burkina Faso avec un risque allant jusqu’à 30 ans de prison pour des délits de presse.
Le communiqué publié hier explique ainsi que « Alors que les peines privatives de liberté pour des délits de presse avaient été supprimées en 2015 au Burkina Faso, l’Assemblée législative a adopté à l’unanimité, le 20 octobre, un nouveau Code pénal qui les réintroduit. Pour des faits qualifiés d’apologie du terrorisme, dont la définition est vague, les journalistes peuvent désormais risquer jusqu’à 30 ans de prison. Reporters sans frontières (RSF) dénonce une régression alarmante pour la liberté de la presse et appelle les autorités burkinabè à ne pas promulguer le texte ».
On apprend du communiqué que cette repénalisation a été plébiscitée par l’ensemble des 71 députés le 20 octobre, le projet de loi avait été adopté en Conseil des ministres le 4 décembre 2025. « Le texte, dont RSF a obtenu une copie, prévoit de sanctionner une entreprise de presse reconnue coupable d’“apologie de terrorisme” par une amende allant de 500 millions à un milliard de francs CFA (environ 762 000 à 1,52 million d’euros), une fermeture temporaire ou définitive et la confiscation de son matériel. Son dirigeant s’expose à 20 ans de prison et à une amende de 20 millions de francs CFA (environ 30 500 euros) » souligné RSF.
Pire, selon RSF, « la définition d’“apologie de terrorisme” reste vague : en est coupable “quiconque présente ou commente favorablement et publiquement, le terrorisme en général, les actes de terrorisme déjà commis et les auteurs de tels actes”, ce qui pourrait exposer les journalistes couvrant ou commentant la situation sécuritaire. Toute personne reconnue coupable lorsque les faits sont commis par voie de presse ou en ligne encourt en effet une peine de 21 à 30 ans de prison et une amende de 50 à 100 millions de francs CFA (environ 76 000 à 152 000 euros). Le Code pénal de 2018, qui avait introduit l’infraction, prévoyait une peine maximale de 21 ans de prison et une amende de 10 millions de francs CFA (environ 15 200 euros) ».
Pour Jeanne Lagarde, Responsable plaidoyer du bureau Afrique subsaharienne de RSF, “c’est un coup de tonnerre pour la presse burkinabè. Onze ans après la fin des peines privatives de liberté pour des délits de presse, le Parlement opère un retour en arrière d’une extrême gravité. En criminalisant des contenus journalistiques susceptibles d’être interprétés comme favorables au terrorisme, les autorités risquent de transformer la couverture de la situation sécuritaire en mission impossible ». RSF dénonce « une grave menace pour le droit à l’information, qui risque d’encourager l’autocensure et d’étouffer les dernières voix indépendantes. La lutte contre le terrorisme ne peut justifier la criminalisation du journalisme. RSF appelle les autorités à ne pas promulguer ce texte et à renoncer à toute disposition qui sacrifie la liberté d’informer au nom de la sécurité nationale.”
RSF souligne que « Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022, les pressions contre la presse burkinabè se sont multipliées : menaces de mort, arrestations, enlèvements de journalistes, fermetures de médias, expulsions de journalistes étrangers… Ces restrictions renforcent l’autocensure et poussent de nombreux professionnels des médias à l’exil. Les journalistes Atiana Serge Oulon et Moussa Sareba, enlevés respectivement en juin 2024 et en août 2025, sont toujours portés disparus ». Au moins 8 journalistes ont subit les rigueurs du régime Burkinabé.
La repénalisation du délit commis par voie de presse au Niger
Depuis l’arrivée de militaires au pouvoir le 26 juillet 2023, la situation de la liberté n’a fait que se dégrader. Le régime du CNSP a même rétablis des peines d’emprisonnement pour certains délits commis par voie électronique en juin 2024 et les nouvelles dispositions concernant la presse électronique adoptées en septembre 2026. Pourtant, avec l’ordonnance n° 2010-035 du 4 juin 2010 portant régime de la liberté de la presse, le Niger avait consacré un principe important pour l’épanouissement des médias, à savoir le fait qu’un journaliste ne devait pas être emprisonné pour certains délits commis dans l’exercice de ses fonctions. En ligne de mire se trouve les délits tels que la diffamation, l’injure, l’offense et la diffusion de fausses nouvelles, dans les conditions prévues par le texte.
Malheureusement, avec le développement de la communication par voie électronique, l’adoption de la loi n° 2019-33 du 3 juillet 2019 portant répression de la cybercriminalité a introduit des peines d’emprisonnement pour certaines infractions commises par des moyens de communication électronique.
Le 21 juin 2022, l’Assemblée nationale avait heureusement adopté une modification de la loi sur la cybercriminalité. Avaient ainsi été supprimées les peines d’emprisonnement pour la diffamation et l’injure commises par voie électronique, au profit de sanctions financières.
Retropedalage 2 ans plus tard à la faveur de la prise du pouvoir par les militaires du CNSP. En effet, le 7 juin 2024, le général Abdourahamane Tiani avait signé l’ordonnance n° 2024-28 modifiant la loi sur la cybercriminalité. Les peines de prison pour certaines infractions commises par des moyens de communication électronique ont été réintroduites er renforcées. Ainsi, pour la diffamation et l’injure, les peines peuvent aller de 1 à 3 ans d’emprisonnement et une amende de 1 à 5 millions de FCFA. Pour la « diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public ou de porter atteinte à la dignité humaine » de 2 à 5 ans d’emprisonnement et une amende de 2 à 5 millions de FCFA.
Selon Media Fondation for West Africa ( MFWA), 13 journalistes ont été emprisonnés en 2025 au Niger.
Le Mali dans la même dynamique répressive
Le Mali, pays également dirigé par un régime militaire, est dans la même dynamique visant à réprimer les hommes de médias à travers une loi spécifique votée à cet effet. Ainsi, le 5 décembre 2019, le Mali a adopté la loi n° 2019-056 portant répression de la cybercriminalité. L’article 54 de ladite loi prévoit que les infractions de presse commises au moyen des technologies de l’information et de la communication sont punies selon les peines de droit commun, à l’exception de celles commises par la « presse sur Internet ». Plusieurs journalistes ont été emprisonnés à travers cette loi.
Un recul des 3 pays matérialisé par le dernier classement de Reporters Sans Frontières
Le Burkina Faso occupe le 110ᵉ rang mondial sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de Reporters sans frontières (RSF), avec un score de 48,52 points sur 100. En 2025, il occupait le 105eme place, soit un recul de 5 places. Le Niger occupe la 120ᵉ place en 2026, alors qu’en 2025, le pays était classé 83ᵉ soit un recul de 37 places. Le Mali lui, est juste derrière le Niger à la 121ᵉ en 2026. En 2025, le pays était à la 119ᵉ place.
On constate aisément que la tendance est plutôt vers la détérioration de la situation, malgré le plaidoyer des organisations de défense des libertés en Afrique et à travers le monde. De l’avis de nombreux analystes, seul un retour à la démocratie pourrait favoriser une décrispation de la situation et une modification significative des différentes lois répressives à l’endroit des journalistes et des médias.
Amadou Garé
Image d’illustration générée par l’Intelligence Artificielle
