Par Amadou GaréSource : Photo prise par AMADOU GARÉ, entrepôt d’un magasin d’importation de sachets plastiques derrière le Grand Marché de Niamey, 16 juillet 2026
Le paradoxe est bien saisissant : le commerce des sachets plastiques est officiellement interdit au Niger mais continue à être exercé au vu et au su de tous. C’est en 2014 que le gouvernement nigérien a adopté la loi n°2014-63 interdisant la production, l’importation, la commercialisation, l’utilisation et le stockage des sachets et emballages non biodégradables sur l’ensemble du territoire national. Présentée comme une avancée majeure pour la protection de l’environnement, cette mesure devait contribuer à réduire la pollution urbaine, protéger le bétail et préserver les terres agricoles. Plus d’une décennie après l’adoption de cette loi, on note un statu quo voire une dégradation de la situation : des sachets plastiques continuent d’inonder les marchés nigériens. Comment ces produits interdits entrent-ils encore au Niger ? Qui profite de ce commerce ? Pourquoi les contrôles semblent inefficaces ? Notre enquête révèle les failles d’un système où les intérêts économiques, la faiblesse des contrôles et l’absence d’alternatives suffisantes favorisent la persistance d’un commerce pourtant illégal.
Une loi qui peine à être appliquée
Après la loi, un décret d’application, signé en 2015, précisait les modalités de mise en œuvre des dispositions de ladite loi. Ce dispositif juridique n’a cependant pas supprimé les sachets et emballages plastiques du quotidien des Nigériens. 12 ans après la mise en place de la loi, rien n’a changé dans les habitudes des importateurs et commerçants détaillants. Dans les marchés des grandes villes comme Niamey, Zinder, Maradi, Tahoua, Agadez, etc., des revendeurs reconnaissent s’approvisionner régulièrement auprès de grossistes locaux. Certains affirment même que les livraisons se poursuivent sans interruption depuis plusieurs années. « Tout le monde sait où les acheter », confie un commerçant sous couvert d’anonymat. Certains acteurs économiques interrogés évoquent l’existence de réseaux d’importation bien organisés. Les sachets plastiques demeurent, en effet, moins coûteux que les alternatives biodégradables ou réutilisables.
Selon plusieurs acteurs du secteur commercial interrogés, ainsi que des sources douanières parlant sous anonymat, les sachets plastiques arrivent de tous les continents selon les données collectées au niveau des services des douanes. Ainsi, sur le continent africain, les importateurs s’approvisionnent dans plusieurs pays comme le Nigéria, le Ghana, l’Algérie, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud, le Bénin, la Namibie, le Burkina Faso et le Swaziland. Sur le continent asiatique, la Chine et l’Inde sont les grands pourvoyeurs de sachets plastiques au Niger. Concernant l’Europe, c’est vers la Belgique, l’Espagne, l’Allemagne et la Suisse que se dirigent les importateurs nigériens. Au Proche-Orient, l’Arabie Saoudite et Dubaï fournissent le marché national. Les Etats-Unis constituent également une source d’approvisionnement pour les importateurs.
Des quantités importantes de plastiques inondent le pays
Deux facteurs font prospérer le commerce de plastiques : d’une part, il est observé une forte demande doublée de l’accessibilité des plastiques, et d’autre part, l’absence totale d’une culture de l’utilisation du biodégradable par les consommateurs. Les statistiques fournies par les services des douanes font froid au dos. Des sources internes ayant requis l’anonymat nous annoncent une progression significative des quantités importées. A titre d’exemple, en 2020, 1 milliard 154 millions 568 mille 361 kg de sachets plastiques ont été officiellement importés. La quantité a évolué les années suivantes. En 2021, la douane a enregistré une importation de 1 milliard 338 millions 759 mille 783 kg. En 2022, les importations ont augmenté de plus 298 millions. Pour l’année 2025, le chiffre a explosé avec une quantité dépassant les 2 milliards 756 millions de kg importés. Pour l’année 2026, au titre du premier semestre, les services des douanes ont déjà enregistré 658 millions 532 mille 081 kg de sachets plastiques en provenance de l’extérieur. Ainsi, en 6ans et demi, plus de 10 milliards 304 millions de kg de sachets plastiques ont été importés au Niger. Le fait même que des importations de sachets plastiques soient enregistrées par la douane prouve que la loi d’interdiction de 2014 n’est pas respectée.
Par ailleurs, la réalité du terrain est bien pire que les importations annoncées par la douane puisqu’une quantité de sachets plastiques entre frauduleusement au Niger. Selon des commerçants qui se sont exprimés sous anonymat, les importateurs dissimulent d’importantes quantités de sachets parmi d’autres marchandises sous des appellations sans éveiller les soupçons. On parle de déclarations douanières imprécises ou des appellations génériques afin d’éviter d’attirer l’attention des services de contrôle. Certaines sources évoquent également l’existence de cargaisons mélangées à d’autres produits manufacturés.
Malgré l’interdiction, force est de constater que la demande reste importante. Les sachets plastiques demeurent l’emballage le moins coûteux pour les petits commerçants et le plus utilisé par les consommateurs. Des grands magasins aux petits boutiquiers du quartier, tout le monde l’utilise. Les alternatives biodégradables sont plus chères et moins accessibles. De nombreux vendeurs estiment qu’ils ne peuvent pas supporter le surcoût lié à l’utilisation d’emballages conformes à la réglementation. Le prix du paquet de 100 sachets plastiques est de 1100 francs cfa (1,5 euro) pour les grossistes, soit 11 francs l’unité (0,016 euro). Alors que le prix de gros d’un paquet de 130 sachets biodégradables de la même taille varient entre 3000 et 5000 francs CFA (4,57 et 7,62 euros) soit entre 20 et 33,33 francs l’unité (entre 0,030 et 0,05 euro). « Nos clients ne veulent pas payer plus cher pour un emballage », explique une détaillante rencontrée au marché Wadata de Niamey. Conséquence : les sachets plastiques figurent parmi les déchets les plus visibles dans les villes et villages nigériens. Ils obstruent les caniveaux, favorisent les inondations urbaines et contribuent à la dégradation des espaces publics et à la pollution de l’environnement avec un effet direct sur le dérèglement climatique.
En attendant le déclic …
Les organisations de protection de l’environnement pointent du doigt plusieurs causes à la présence des sachets plastiques notamment l’insuffisance des contrôles aux frontières, le manque de sanctions effectives, la faiblesse des moyens des services de surveillance, l’absence d’alternatives abordables, le manque de sensibilisation du public et l’inaccessibilité des sachets biodégradables.
M. Moussa Ali Dogo, Directeur général de l’organisation de la société civile GVD-Niger/GVD-Afrique (Gestion et Valorisation des Déchets) pointe du doigt une incohérence procédurale. Tout importateur nigérien est tenu de suivre un processus administratif tout à fait légal avant d’importer sa marchandise. Ainsi, l’importateur dépose un dossier et une facture proforma au nom de son entreprise au niveau du ministère du commerce avec le prix spécifié du produit à importer. Le dossier est transmis au ministère de l’environnement qui en vérifie la conformité avec les dispositions en vigueur en termes d’obligations et d’exigences environnementales. Après ces vérifications, le dossier revient au ministère du commerce qui prend une décision en fonction des observations émises par le ministère de l’environnement. Ensuite, soit une autorisation d’importation sous forme de licence est accordée, soit elle est refusée. A partir d’une plateforme disponible en ligne appelée Guichet unique du commerce extérieur (GUCE) qui fixe les droits de douanes pour chaque produit importé, la Direction générale des Douanes appose ses droits. Mais l’importation de sachets plastiques échappe à cette procédure en raison de l’interdiction d’importation.
Moussa Ali Dogo, Directeur général GVD-Niger/GVD-Afrique, précise que selon la loi, l’importation de sachets plastiques n’est autorisée que pour des raisons médicales et de défense nationale. D’une manière générale, le type de plastique autorisé est le sachet en polyéthylène d’épaisseur de plus de 30 microns. Ce type de sachet est susceptible d’être réutilisé, contrairement au sachet d’épaisseur inférieur à 30 microns, a-t-il expliqué.
Certains opérateurs économiques sont indexés par plusieurs de nos sources comme étant des importateurs de sachets plastiques. Il s’agit des établissements Houdou Younoussa et Issaka Idrissa Larabou. Pour vérifier cette information, nous avons approché lesdits établissements. Au niveau des établissements Issaka Idrissa dit Larabou, un des responsables affirme que l’entreprise n’importe pas de sachets plastiques, mais les achète sur place auprès des importateurs. Quant aux Établissements Houdou Younoussa, nos sollicitations sont restées sans réponse, en nous renvoyant d’un responsable à un autre. Finalement, nous n’avons trouvé aucun interlocuteur.
Après plusieurs investigations, nous avons finalement appris que les grands importateurs de sachets plastiques se trouvent derrière le grand marché de Niamey. Ces importateurs avouent importer toutes sortes de sachets plastiques.
En réalité, tout se passe comme si l’Etat nigérien a pris une loi qu’il est incapable de faire appliquer. Cependant, une lueur d’espoir est apparue ces derniers temps à Niamey. Les autorités de la ville ont pris l’engagement de mener une croisade contre les sachets plastiques. La ville a pris un arrêté municipal (n°0071/AD/VN/SG) pour appliquer strictement l’interdiction des sachets plastiques non biodégradables. A cet effet, un délai de six (6) mois a été accordé aux commerçants pour se conformer à la loi. Le délai prendra fin en décembre 2026. Le déclic pour une application stricte de la loi viendra peut-être de là.
Une décision que les importateurs de sachets plastiques jugent inacceptable. Ainsi, Halilou Sara, un gros importateur de sachets plastiques établit derrière le grand marché de Niamey explique : « je suis vendeur de sachets plastiques, c’est ce que je fais depuis longtemps. En toute honnêteté, nous avons appris la décision des autorités de la ville de Niamey par ouïe dire. On entendait les gens en parler, et petit à petit, on a commencé à l’entendre à la radio. Mais nous, nous n’avions aucune information officielle. Personne ne nous a consultés, ni rendu visite. Pourtant, des sachets plastiques, nous en avons plein nos stocks. Nous avons des commandes en cours. Nous avons un stock ici. Mais nous ne savions rien avant d’apprendre la nouvelle dans la rue ».
Il ajoute « nous sommes en train de nous organiser pour former une association, afin d’aller rencontrer le maire et discuter directement avec lui pour comprendre la situation. Parce que le stock que nous avons là ne va pas s’épuiser en six mois, ni même en trois ans. Nous avons des commandes à l’extérieur. Nous avons versé des fonds aux usines pour fabriquer la marchandise, et maintenant on vient nous dire d’annuler ? Si c’est le cas, nous allons subir d’énormes pertes. C’est pour cela que nous voulons les rencontrer pour voir quelles solutions trouver. Est-ce une mesure pour six mois ou pour combien de temps ? Pour qu’on puisse leur expliquer l’étendue de nos stocks et de nos commandes ».
Selon lui, l’Etat doit leur accorder un délai raisonnable. « Par exemple deux à trois ans à partir d’aujourd’hui. Une loi claire doit fixer une date limite au-delà de laquelle ils ne veulent plus voir de sachets plastiques. À partir de là, nous saurons quelles dispositions prendre. Et après cela, s’ils ne veulent plus de sachets plastiques, qu’ils nous indiquent le type d’emballage autorisé qu’on devrait utiliser. Comme c’est notre gagne-pain, s’ils nous montrent le modèle qu’ils souhaitent, nous irons le chercher où qu’il soit » a-t-il dit.
Les commerçants importent des sachets plastiques et en achètent également sur place. En effet, selon l’importateur Halidou Sara, il existe plusieurs entreprises de fabrication de plastiques au Niger. « Il y a environ sept usines de fabrication de plastique au Niger qui sont en activité. Et pour travailler avec ces usines, il faut verser de l’argent à l’avance pour qu’elles produisent. C’est cet argent qui leur donne la force de faire tourner leurs usines. Tout ce volume de sachets que vous voyez vient d’ici, du Niger », a-t-il commenté. D’où son inquiétude : « si aujourd’hui on vient tout stopper brutalement, comment va-t-on faire ? Les usines continuent de fabriquer et la marchandise sur le territoire national. Comment peut-on demander d’épuiser tout cela en trois ou six mois ? Dire que tout doit s’arrêter ainsi pose un réel problème ».
Importateur de sachets plastiques, Arzika Dodo nous donne plus d’informations : « En fait quand on a commencé ce commerce, c’était surtout des objets fabriqués à base de plastique. On importait de grands paniers, des assiettes en plastique, et d’autres produits fabriqués à base de plastique. Il n’y avait pas de sachets plastiques ». Puis vinrent les sachets plastiques. Arzika Dodo de poursuivre sa chronologie des faits : « Au début, on les apportait pour emballer les pains de sucre, les bonbons. Puis les choses ont évolué et les gens en ont importé de plus en plus. Ensuite, on a commencé à importer des emballages de jus local. Puis les conteneurs sont arrivés, et les plastiques ont continué d’arriver. Et la guerre en Côte d’Ivoire a rendu le chemin difficile. On a donc commencé à s’approvisionner au Togo ».
Il s’inquiète également de la décision des autorités de la ville de Niamey d’interdire l’importation de sachets plastiques. « Maintenant, nous sommes là en train de mener cette activité, et tout à coup, on apprend qu’on veut interdire l’importation des sachets plastiques. Franchement, quand cette décision est tombée, nous qui sommes dans le métier du plastique, nous n’avons pas su quoi dire. À Abuja on utilise les sachets plastiques, ils n’ont pas interdit le plastique. Au Ghana, on utilise les sachets plastiques, ils n’ont pas interdit le plastique. À Lomé, on utilise les sachets plastiques, ils n’ont pas interdit le plastique », justifie-t-il.
Il explique la politique de ces pays en la matière pour enrayer l’usage du sachet plastique. Il suggère de s’inspirer de la pratique dans les pays qu’il a précédemment cités : « ce qu’ils ont fait là-bas, c’est d’établir des règles. À des endroits précis où l’on vend des marchandises, si tu travailles avec du plastique, il y a des poubelles prévues à cet effet. Si les agents de la mairie passent et trouvent des déchets par terre, ils te collent une amende. Si tu fais un rassemblement ou un événement et que tu laisses des déchets par terre, on t’arrête et on t’impose une amende. C’est ainsi qu’ils ont encadré le travail, ils n’ont pas banni le plastique ».
Précisons que, contrairement aux affirmations de l’importateur nigérien, le Togo interdit la production, l’importation, la distribution et la commercialisation des sachets et emballages plastiques non biodégradables depuis le décret de janvier 2011, complété en 2019 par une interdiction spécifique ciblant les boissons alcoolisées en sachet. Le Nigeria a pris des mesures progressives pour interdire les plastiques à usage unique (notamment les sacs et le polystyrène), d’abord amorcée au niveau local à Lagos, puis élargie par le gouvernement fédéral pour réduire les millions de tonnes de déchets qui étouffent les égouts et les villes du pays. Enfin, l’Agence ghanéenne de protection de l’environnement (EPA) a annoncé une interdiction nationale des produits en polystyrène expansé (styrousse/frigolite), incluant les boîtes de type « takeaway », qui entrera en vigueur le 1er janvier 2027.
Même si face à la décision des autorités municipales de Niamey, l’importateur de sachets plastiques, Arzika Dodo, affiche une réaction de prudence, il plaide néanmoins pour ne pas “pénaliser les pauvres”, selon son expression. Car pour lui, ce sont les consommateurs qui ont un faible revenu qui utilisent quotidiennement le plastique.
Source : Photo prise par AMADOU GARÉ, entrepôt d’un magasin d’importation de sachets plastiques derrière le Grand Marché de Niamey, 16 juillet 2026
Le laxisme dans l’application de la loi de 2014
La question que l’on est en droit de se poser, est celle de savoir pourquoi les sachets plastiques continuent d’être importés malgré la loi qui l’interdit ? La réponse nous vient d’une source proche de la Chambre du commerce et d’industrie du Niger qui nous apprend que contrairement aux apparences, les sachets plastiques n’entrent pas sur le territoire national de façon frauduleuse. Ces produits passent par le circuit douanier où ils subissent un dédouanement comme le prouve les chiffres d’importations fournies par notre source à la douane. C’est probablement ce constat qui a amené l’Etat à prendre le taureau par les cornes à travers une circulaire conjointe du ministère du commerce et du ministère des finances en date du 21 juillet 2026 ayant pour objet « Précisions relatives aux exclusions du contrôle du Dossier Virtuel de Transaction (DVT) dans SYDONIA ». Cette circulaire vise à réellement contrôler les marchandises qui arrivent sur le territoire national afin d’exclure celles qui sont interdites, et de laisser passer celles qui sont autorisées. Il reste à savoir si cette mesure permettra d’enrayer le flux de sachets plastiques sur le territoire national.
Les unités de recyclage des déchets plastiques
Face à la difficulté pour l’Etat de faire appliquer la loi, l’alternative réside dans la politique de recyclage.
Source : Photo prise par AMADOU GARÉ, dépotoir jonché de déchets plastiques au quartier Tondigamey de Niamey, juillet 2026
Il existe ainsi plusieurs unités de recyclage de déchets plastiques au Niger. Selon le colonel Mahaman Coulibaly Adamou, Directeur Général de l’Environnement et du Développement Durable au Ministère de l’Environnement, de l’Hydraulique et de l’Assainissement du Niger, il existe une douzaine de structures de recyclage de déchets plastiques au Niger parmi lesquelles HUA RUI, au quartier Gamkallé, ROB PLASTIC SA situé à Saga Gorou, route Filingué, Eco WAST solutions à Gamkallé, GVD Afrique, un des pionniers du recyclage, la Nigérienne de Recyclage, Eco Waste Solution, toutes situées à Niamey, TaZolt Green à Agadez et S.CORED (Société de Collecte et de Recyclage de Déchets) à Zinder.
De l’avis du colonel Mahaman Coulibaly Adamou, ces usines de recyclage sont insuffisantes au vu de la quantité de déchets plastiques collectés chaque année sur le territoire national. En effet, selon les chiffres disponibles sur le site du Ministère, en 2023, 2409 tonnes de déchets plastiques ont été collectées sur le territoire national. Une goutte d’eau dans l’océan de déchets plastiques dans le pays. A titre d’exemple, la Nigérienne de recyclage des déchets plastiques et organiques, implantée à Niamey depuis 2013 avant l’adoption de la loi, traite plus de 180 tonnes par an.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)
